• Sylvain Lupari

IAN BODDY: Modulations (2020) (FR)

Modulations vogue entre le England School lourd et résonnant de frayeur et les textures sonores d'une imagination qui n'a de limites que le vouloir de la nôtre

1 Prague #1 13:45

2 Sound it Out 33:51

3 Fascinating Awareness 7:26

4 Data Cult 31:13

5 Prague #2 15:28

6 Defining the Instant 30:19

DiN DownLoad ‎– DiNDDL24

(DDL 132:02)

(Ambient, experimental, England School)

Mon ami Ian Boddy a beaucoup de mérite. Depuis quelques années, il tire son épingle du jeu en voyageant entre les différents câbles et boutons de ses instruments par une créativité soudée aux synthés modulaires. Construit sur la base de l'improvisation performée en direct lors de différents événements, MODULATIONS est un album qui rejoint sans ambiguïté les fans du musicien Anglais. Nous avons droit ici à plus de 132 minutes d'expériences tonales où le musicien Anglais extirpe de ses petites boîtes des textures sonores limitrophes à des paysages tonals encore immaculés. Disons d'entrée de jeu que le boss de DiN se surpasse ici avec une MÉ hautement stylisée par un bassin sonore non seulement inépuisable, mais aussi en constante recherche de cette tonalité ultime qui ferait basculer la musique dans un univers où les hits des Beatles seraient l'anti-musique. Disponible seulement en format téléchargeable et en édition vinyle limitée, MODULATIONS vogue entre le England School lourd et résonnant de frayeur et les textures sonores d'une imagination qui n'a de limites que le vouloir de la nôtre.

Improvisées sur son Make Noise 7U Eurorack, les deux parties de Prague sont liées à une invitation pour un séminaire au Synth Library. Tout ce qui peut sortir de cette boîte, qui est à l'origine de tous les titres sur ce double-album, est tout simplement ahurissant. Des brises et des bruissements de la nature, des pépiements, des cloches d'une église de campagne, un réveil d'une ville plus moderne et des vents violents sont au menu des 3 premières minutes de Prague #1. On ne peut chasser la nature Arc de Ian Boddy dans cette ossature rythmique lourde et vrombissante qui zigzague en colligeant des accords virevoltant avec hésitation. Des graffitis soniques, faisant le lien entre le Cosmos et les festivités allégoriques des synthés modulaires, enrobent ce rythme maladroit que de subtiles erreurs de frappes rendent encore plus attirant. La ligne de basse est énorme dans ce titre, lui donnant même les attributs d'un spectre radioactif voulant communiquer avec nos émotions. Prague #2 est plus vivant et autant délicieux dans ses formules de tonalités prématurées. C'est du Arc qui ferait du Psybient dans une enveloppe de EDM ralentie par un haut niveau de conception tonale. Je comparerais l'ouverture de Sound it Out à une phase très tourmentée d'un schizophrène paranoïaque. Des sons déformés, des murmures et des accords de clavier mourant dans le Jell-O sont à l'origine d'une curiosité sonique, juste pour entendre où Ian Boddy peut aller dans sa créativité. Et le déroulement est aussi séduisant que déjanté avec des scolopendres courant avec frayeur et avec leurs souliers à claquette. Une ligne de basse-pulsation redirige le rythme alors que les iules ont maintenant des pantoufles et dansent à pas feutrés. Si on pousse l'investigation plus loin dans cet univers de tonalités alambiquées, j'oserais dire qu'il s'agit d'un Électronica Psybient joué au ralenti alors que son décor psybient défile trop rapidement pour le rythme. Des boucles de sons roulent sur ce canevas rythmique sans itinéraire. La structure ralentie sa cadence pour épouser un down-tempo inattendu qui est peinturé des artifices du Psybient. Les roucoulements en boucles jaillissent toujours des fils et des boutons du modulaire avec ce petit côté fantomatique qui s'installe et qui amplifie sa présence avec une masse sonore réverbérante. Le seconde vie rythmique de Sound it Out ressuscite avec plus de vigueur dans une vision Berlin School lourde et vibrionnante jusqu'à la limite des 22 minutes. Les 12 dernières minutes sont destinées à une approche d'ambiances très psychédélique où la bête à fils et boutons ronronne lourdement dans un décor que nos oreilles n'osaient encore imaginer.

Statisme et bruits blancs nourrissent les ambiances de Fascinating Awareness où une seconde tentative de dialogue perce les filtres de notre imagination. Les sons mugissent alors que des cliquetis déforment la grandeur des choses dans une fusion orchestrations chthoniennes et ambiances de films d'horreur du genre Hellraiser. Ce sont les ambiances les plus rudes de MODULATIONS. Data Cult et Defining the Instant sont des monument! Des monuments qui demandent amour et patience. L'ouverture de Data Cult est cousue de soie effilochée dont les lambeaux font vibrer des vents qui deviennent des grondements de machinerie. Des ondes spectrales susurrent un langage de baleines intergalactiques tout en faisant sentir leurs présences par des secrètes impulsions sourdes imaginées dans les fonds océaniques. Des tintements de chaines ou d'engrenages de machinerie? Nous ne sommes pas à une contradiction sonore près dans l'imaginaire de Ian Boddy. En fait, c'est tout un travail de construction de sons qui sont tous reliées par un fils d'irréalisme que le génial musicien Anglais performe en direct dans le cadre de l'émission web; Data Cult Audio. Ce long titre nous promène autant dans un univers complexe que de méditation avec un concert de gong et de cloches dont les réverbérations attirent la sérénité. Une pulsation sournoise s'invite autour de la 11ième minute. Là où Data Cult remonte le courant de l'obscurité pour se cacher dans une zone luciférienne. Si nous étions impressionnés par la palette des sons et des effets sonores, nous le sommes dix fois plus dans cette phase où le côté organisme du modulaire grignote des tonalités qui deviennent non-comestibles. C'est la Tour de Babel des sons! Un rythme s'installe avec ces piétinements qui tournent en cercles dans cette tornade de sons déformés qui brûle la peinture sur les murs de ma salle d'écoute. Ma femme Lise est descendue pour voir ce qui se passait…Bref, un monument qui demande amour et patience! C'est avec une perceuse à batteries mortes que s'ouvre Defining the Instant. Ses 30 minutes et des poussières s'expliquent par une nourricière des sons qui ornait une exposition de peintures au Frederick Street Gallery. Les voix sont modulées avec les sons dans cette ouverture remplie d'effets sonores cosmiques. Une structure de rythme ambiant prend place. Sa vision ascendante construite autour de séries de pulsations arythmiques qui vont et viennent, comme des invités secrets serpentant un buffet sonore du style tu en entends autant que tu veux, épouse une ossature Berlin School de style ambiant. Les tonalités vont de cette perceuse à des mugissements difformes dans une jungle tonale remplie de fauves, de spectres, de vaudous et de bêtes difformes qui défient le vouloir de mon imagination.

MODULATIONS n'est pas ce genre d'album pour grand public. Les amants de tonalités improbables y trouveront leur compte, idem pour ceux qui aiment la MÉ de Ian Boddy. Tout n'est pas difforme ici. Bien au contraire! Ian réussit à appâter ses sons qui en attirent d'autres et ainsi de suite, jusqu'à former des symphonies tonales où l'on finit par comprendre et saisir les fils des modulations qui forment un tout. Il y a des moments uniques dans cet album où le génie de Ian Boddy n'est plus à expliquer. Génial et audacieux!

Sylvain Lupari (23/06/20) ****½*

SynthSequences.com

Disponible au DiN Bandcamp

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